jeudi 2 mai 2013

Le « phare bleu » scintille de ses feux poétiques

Lumineux. Toutes les nuits, un « OPNI » émet sur toute la rade de Marseille une parole lumineuse, silencieuse. Une « oeuvre-paysage» remarquable. 365 nuits pour rêver debout.
Trois éclats bleus longs et cours... Un éclat cours, un point, un temps. Un éclat long, un trait, trois temps. Depuis quelques jours, un phare posé en janvier au Fort de Niolon sur une crête du massif de la Nerthe, émet des messages lumineux en code morse sur toute la rade de Marseille. « Ecoute / la parole du monde / dépose / dépose-toi / fardeau / fardeau / du moi »
    Ce télégramme lumineux, ce premier « poème photonique morsien » d’ouverture rend hommage à Henry Bauchau, un poète, écrivain et psychanalyste (édité chez Actes Sud) est décédé à presque 99 ans le 21 septembre dernier.  Le poème s’intitule «Mandala» et crépite sur toute la rade de Marseille, visible chaque soir, de tous les points hauts de la ville mais aussi le long de la Corniche, sur l’esplanade du Mucem, du jardin du palais du Pharo, de Notre Dame de la Garde, des rives de Malmousque, etc.
    Baptisé « Phare bleu n°1 », ce projet aussi insolite que remarquable est né avec Marseille Provence 2013. Il a été « taillé in situ pour Marseille par des marseillais ». Et de l’aveu de ses inventeurs, c’est « un OPNI, objet poétique noctambule interpellant ». « Toutes les nuits, il émet une parole lumineuse et silencieuse dont la substance est un poème. Son objet est d’interpeller l’imaginaire des noctambules, délicatement, silencieusement. Ses éclats bleus s’adressent à la ville et à la rade toute entière », expliquent Catherine Rouan et Stéphane Raguenet, le duo d’architectes du cabinet AARR.
    L’idée leur est venue  lors d’une virée en voilier. « Ce projet très fort dans son concept est né de la beauté d’un paysage, celui de la Côte bleue. L’idée première était de révéler le paysage non pas en éclairant mais au contraire en faisant émettre quelque chose du paysage », raconte Catherine Rouan. Le fait de clignoter en morse et en bleu s’est imposé comme une évidence. Le bleu car c’est la seule couleur qui n’interfère pas avec la signalétique maritime. « Le morse parce que la lumière devient parole. Le rythme uniformément varié interpelle. L’observateur comprend tout de suite que ce phare est différent. » Le morse, écriture universelle, renvoie fortement aussi à l’idée d’un message de détresse, d’urgence, de secours à délivrer. « Il répond à une inquiétude fondamentale de l’ordre de la survie. »
    Des partenaires se sont emballés avec eux (Groupe Snef, deux écoles d’ingénieurs, Cetmef, Be Solair, Nheolis, etc...) et ont conçu un phare bleu qui se nourrit d’énergies... vertes : une petite éolienne et des capteurs photovoltaïques alimentent le projecteur à leds monochromes bleus de  64 Watts.
    « Rester à trouver ce qui allait être le fond de notre proposition. Des messages en morse mais que dire ? J’ai contacté Henry Bauchau car dans ses romans Oedipe sur la route et Antigone il y a plusieurs fois l’idée d’oeuvre-paysage. Mais qu’est ce que la parole silencieuse d’un paysage la nuit ? Il m’a fait cette réponse : « Comme vous le savez la parole silencieuse d’un paysage est la voix du poème. »

Un « acteur géo-poétique »

    C’est en cheminant que  le concept s’est affiné et que sa cohérence artistique s’est affirmée. « Comme la musique qui ne se décrypte pas note à note mais s’écoute et se perçoit, les éclats rythmés seront regardés et perçus pour leur musicalité. Le morse est une composition rythmique. La Parole Silencieuse d’un paysage, mystérieuse, est l’inconscient du projet. La lumière en est la substance poétique. »
    Quel message poétique délivrer ? « Une oeuvre-paysage parle de poésie. Mais quelle poésie ? de la poésie contemporaine Pourquoi ? c’est celle qui a le plus besoin d’audience. Une thématique ? Marseille est une ville avec des limites très franches. D’un arrêt de bus à l’autre on passe de la ville oppressante à la nature lunaire et caillouteuse. L’idée d’un face à face ville - nature. Le phare est orienté vers la ville et non vers la mer. L’idée d’un face à face à travers le paysage sous toutes ses formes, géographique, naturel, urbain, culturel, mental.»
    Si l‘objet éblouit autant par son originalité, c’est aussi parce qu’il réussit à mettre en résonance un faisceau large de questionnements qui n’épargnent rien («Ville et rade - Ville en rade ?» ) et qu’il  balaie un  spectre large de paysages géographiques (massif aride, mer, rade, port), culturels et sociologiques de cette ville-phare de la Méditerranée « où depuis toujours s’arrêtent les voyageurs, où s’ancrent les exilés. »
    « La programmation poétique sera aussi le reflet de cette diversité de paysages culturels masqués par la culture dominante. » C’est ainsi que le « Phare bleu n°1 » se présente aussi comme un « acteur géo-poétique » et qu’ « il s’agit bien de la création d’une œuvre d’art contemporain à multiples ramifications », souligne Catherine Rouan.
    « Phare bleu » est programmé pour déclamer de tous ses feux de multiples poèmes : ceux d’une poétesse performeuse qui a travaillé sur les notions de paysage, de code et de langage, Michèle Metail avec « Marseille en 13 portraits robots », Louis Noël Bobey avec Olymp’Hic, Dorothée Volut puis le 6 mai, «Not A Number » avec Ville en Rade ou encore, Julien Blaine avec Marseille entre  deux chagrins, etc. D’autres artistes seront invités à proposer ou  écrire des textes.
David COQUILLE

Des «faros» aux vers phototoniques

Avec ce premier «poème photonique morsien» né à Marseille en 2013, le « Phare bleu » fait ressurgir la mémoire du littoral méditerranéen et de sa contribution à l’histoire des communications depuis les premiers «faros» des marins grecs sur l’île du Planier. L’alphabet morse préfigure bien les modes modernes de transmission de l’information. On doit effectivement cette invention en 1793 à l’américain Samuel Morse. Mais en France, les dépêches se transmettaient surtout via une chaîne sémaphorique, celle du télégraphe optique de Chappe (des panneaux pendulaires), dont il reste encore les vestiges d’une tour sur le plateau de Vitrolles mais aussi sur les crêtes de la Fare-les-Oliviers. Une ligne Chappe reliait Lyon, Valence, Marseille et Toulon entre 1821 et 1852.
Quant à l’inventeur de la boussole aimantée, André-Marie Ampère, il avait aussi proposé des solutions avec un télégraphe électrique en 1820 muni « d’autant de fils conducteurs et d’aiguilles aimantées qu’il y a de lettres ». Devenu inspecteur général de l’Université, Ampère meurt d’ailleurs au cours d’une de ces tournées des lycées de province, le 10 juin 1836, dans les locaux de l’infirmerie du lycée Thiers de Marseille !
Plus tard, l’italien Giovanni Caselli  invente en 1861 le pantélégraphe. Une première ligne est exploitée dès 1863 entre Paris et Marseille. A cette occasion, une démonstration est même réalisé devant de hauts fonctionnaires de l’Empire chinois.
D.C.

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